Le Centre on Regulation in Europe (CERRE) vient de publier "The Role of 'European Preference' in Europe's Economic Strategy", un papier qui voit dans la « préférence européenne » en politique industrielle une dérive protectionniste, anti-concurrentielle et économiquement contre-productive. Sa déclaration de transparence indique qu'il a été financé, entre autres, par Amazon et Microsoft.
Autrement dit : des acteurs américains qui ont un intérêt commercial massif à influencer les décisions prises à Bruxelles ont financé un papier qui explique aux décideurs européens, paragraphe par paragraphe, à quels objectifs de souveraineté ils devraient renoncer. C’est l’histoire classique du renard qui donne des conseils au paysan sur la sécurité de son poulailler (voix off: “elle est pas drôle”).
Avec Cristina Caffarra, nous avons rédigé une réponse publiée par EuroStack : 🔗 https://eurostack.eu/blog/manage-the-dependency-or-build-the-autonomy/
Le mécanisme rhétorique est connu. Sitôt la question stratégique posée — « l'Europe doit-elle reprendre la maîtrise de ses infrastructures numériques critiques ? » —, ce genre de papier la reformule aussitôt en problème d'optimisation réglementaire : ouverture équilibrée, multi-homing, politique de concurrence, « l'outil le mieux adapté ». On finit par débattre des paramètres techniques, et la question stratégique disparaît du débat.
Quelques arguments du papier qui ne tiennent pas l'examen :
« 95 % des marchés publics européens sont déjà locaux. » La statistique mesure l'adresse fiscale sur la facture, pas la dépendance technologique. Quand Capgemini, Atos, Sopra Steria ou Crayon facturent du Microsoft à l'État français, le contrat passe pour « 100 % européen » dans les statistiques officielles. Le code reste américain. Les revenus aussi. La dépendance s'installe.
« L'offre européenne ne peut pas rivaliser. » La Commission européenne a elle-même démenti cet argument en avril, en attribuant le marché « cloud souverain » de 180 M€ à quatre consortiums européens (OVHcloud, Scaleway, StackIT, Clever Cloud, Post Telecom, Mistral et al.). AWS et Microsoft avaient candidaté ; ils n'ont pas été retenus. Le communiqué officiel salue « un haut niveau de qualité technique » et constate que « les fournisseurs européens comblent l'écart ». Voilà le test grandeur nature.
« L'immunité au droit étranger est inatteignable. » Le mieux est l'ennemi du bien. Un fournisseur européen, sous droit européen, sans maison-mère exposée au CLOUD Act ni à FISA 702, atteint cette immunité en grande partie — pas à 100 %, mais ce n'est pas le critère pertinent. Le papier raisonne comme s'il fallait renoncer à fermer ses portes à clef sous prétexte qu'aucune serrure n'est inviolable. La loi de Pareto vaut aussi en politique industrielle : il vaut largement la peine de faire 80 % du chemin, même si les 20 % restants resteront imparfaits. C'est précisément ce que mesure le cadre SEAL de la Commission, où trois consortiums viennent justement d'atteindre le niveau SEAL-3.
« Gaia-X a échoué, c'est bien la preuve qu'une politique industrielle européenne ne peut pas marcher. » C'est l'inverse. Gaia-X a échoué parce que la définition de « souverain » avait été trop accommodante : Palantir, Alibaba, Microsoft, AWS et Huawei ont été admis comme membres dès la fin 2020. Le label « souverain » s'est retrouvé apposé sur un substrat Big Tech. La leçon n'est pas qu'il faut renoncer à la souveraineté ; c'est qu'on ne l'obtient pas en accueillant ses concurrents au conseil d'administration.
Le papier agite le spectre de l'autarcie. L'enjeu réel est ailleurs : la captation de valeur, la productivité, le maintien d'une base technologique européenne — et, accessoirement, la souveraineté juridique. L'Open Source, les standards ouverts et l'interopérabilité en sont les leviers les plus directs : les trois consortiums lauréats SEAL-3 s'appuient tous, largement, sur des technologies open source. Ce n'est pas un hasard.
Pendant une génération, l'Europe a régulé un monde qu'elle ne possède pas. Elle découvre aujourd'hui que des règles sans assise industrielle se renégocient depuis l'extérieur. Le papier CERRE accepte cette situation comme un horizon indépassable et propose qu'on s'en accommode.
Le vrai choix est entre une dépendance que l'on gère (tant bien que mal, et sous la pression) et une autonomie que l'on construit.